extraits extraits

En cette moiteur de juillet déclinant, dans ce coin perdu d’une Bulgarie exsangue, j’imagine ma mère traînant ses douleurs jusqu’à sa masure. Elle s’installe. Elle a déjà enfanté et connaît les gestes nécessaires. Vite ! Vite ! La sueur dégouline le long de son dos. Elle grimace de douleur dans un dernier effort. A peine émet-elle un long gémissement. D’un geste, elle me saisit. Je suis son premier fils vivant. Si un élan d’émotion la porte vers mon petit corps braillard, elle s’en défend. Son regard, un instant, se porte droit devant elle, dans le flou de ses rares rêves de fillette. Puis, il s’arrête sur moi, fier et désolé à la fois. Ce 30 juillet 1919, elle vient de mettre au monde une nouvelle bouche à nourrir…
(Extrait de "Racines Bulgares " K.S.)


> retour à la page Biographie

" 21 septembre 1942 - À la gare de Kosel, nous sommes jetés hors du wagon, à coups de trique : les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Nous n’avons ni mangé ni dormi depuis le départ et nous sommes hagards. Hébétés de stupeur et d’effroi. Après une très longue attente, debout, épuisés, nous sommes sélectionnés par un S.S. qui, avec une arbitraire brutalité, nous pousse de sa cravache : celui-ci à droite, celui-là à gauche. Chanceux (chanceux ?), malgré mes 13 ans, je fais partie des « aptes au travail », même si je ne le sais pas encore. Mes parents sont contraints de remonter dans le train, avec tous ceux qui ne sont pas de mon côté. Pleurs, cris, déchirements, de part et d’autre. Cela va très vite. Empêchés de me serrer dans leurs bras, ils cherchent à plonger leur regard dans le mien, à m’insuffler la force nécessaire pour affronter la suite sans eux. Seul, égaré, saisi par la déraison d’une réalité dévastatrice, je les regarde disparaître dans la cohue de ceux qui partent pour Auschwitz et qui vont être gazés. Heureusement, je l’ignore. Je pars alors dans le camp de travail d’Eichtal. Dès lors, il me faut apprendre à vivre dans un monde d’une barbarie sidérante où n’a cours aucune des valeurs qui ont structuré mon enfance. On s’aperçoit vite que les S.S. ont droit de vie ou de mort sur nous, les déportés. Dès l’arrivée, on nous met en rang par cinq et un kapo nous aboie la règle de base : «Ceci est un camp de travail. Vous êtes rentrés par la porte. Si vous êtes inapte ou insoumis, c’est par la cheminée que vous ressortirez». Et de nous montrer, avec une arrogance sadique, l’immense cheminée qui crache tous les jours, son lot de chair carbonisée. Ce juif, volontaire pour diriger une partie du camp avec les autres kapos, se hâterait de me faire disparaître s’il pouvait lire l’avenir. En effet, des années plus tard, je le rencontrerai, à Paris, dans le métro. J’appellerai la police pour le faire arrêter et il sera condamné à la réclusion à perpétuité. En attendant, il faut subir, courber l’échine et se tuer au travail avec presque rien à manger."
(Extrait de « Un regard en arrière » de R.H.)

extraits

"Ebouriffée, les joues en feu, c'est à bout de souffle qu'elle fit irruption au coeur de notre émoi : « la guerre est finie ! Il va revenir ! » cria-t-elle en se précipitant dans nos bras. L'instant qui lui fut nécessaire pour traverser la pièce nous permit de surmonter le léger raidissement que la surprise de son intrusion avait entrainé. Il nous permit de nous reprendre et de partager sa joie, autant que nous le pouvions. Elle répétait sans cesse : « On va le revoir ! On va le revoir ! ». Tout à son enthousiasme, elle ne ressentit pas ce léger décalage et j'enviai fugitivement l'absolu de sa joie que, dans cet instant, rien n'osait ternir..."
(Extrait de « Souvenirs » de D.A.)